Polyglotte, dans la peau d’un immigrant

Dans sa nouvelle pièce de théâtre Polyglotte, Olivier Choinière examine le décalage entre l’image fantasmée que nous projetons de notre pays et la réalité des immigrants. Pour ce faire, cet agitateur essentiel du théâtre québécois s’est trouvé comme complices des acteurs non professionnels qui ont construit la pièce aux côtés de l’équipe de professionnels. Armés de disques de conversations des années 1960, ils confrontent le public aux paradoxes du Québec canadien de 2015 du 31 mai au 4 juin à Montréal dans le cadre du Festival TransAmériques.

Polyglotte – du 31 mai au 4 juin 2015 – 39 $ – Théâtre Aux Écuries

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LA RENCONTRE AVEC UN QUARTIER

L’idée de ce spectacle vient de l’ouverture du théâtre aux Écuries en 2011 situé dans le quartier Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. Il s’agit d’un quartier résidentiel qui rassemble beaucoup d’immigrés. Pour Olivier Choinière, la question du public s’est immédiatement posée : il n’était pas suffisant de présenter des spectacles portant sur des thèmes liés à l’immigration. La seule façon d’enraciner le théâtre dans le quartier, c’était de faire venir les habitants du quartier dans ce théâtre et, surtout, de créer avec les immigrants qui y vivent.

Pour écrire et pour jouer la nouvelle pièce de théâtre Polyglotte, la compagnie d’Olivier Choinière L’ACTIVITÉ s’est donc associée à deux organismes du quartier : Les Petites-mains, un centre pour les femmes immigrantes, et le Centre Yves-Thériault qui aide les adultes non francophones à apprendre le français et à s’intégrer à la population. Ces deux organismes, bien établis dans l’intégration des nouveaux arrivants, ont fourni à l’équipe de L’ACTIVITÉ une aide précieuse pour le recrutement et pour l’encadrement de tous les participants.

 

DES ATELIERS DE MÉDIATION AU CŒUR DE LA CRÉATION

Ce qu’Alexia Bürger, la co-metteuse en scène, et Olivier Choinière ont cherché alors à faire, c’est du théâtre avec des gens qui, non seulement, n’étaient pas familiarisés avec la culture d’ici, mais qui ignoraient aussi les tics et les codes du théâtre.

« À chaque pièce, je cherche à bâtir un nouveau cadre de lecture, le plus nouveau possible pour moi, avec l’espoir qu’il le soit également pour d’autres. Car enfin, tous mes efforts ne visent pas à paraitre plus intelligent ou à rendre mon produit culturel plus alléchant, mais bien à m’adresser le plus directement possible au spectateur. Si j’aime le rendre actif, acteur, lui donner un rôle et parfois même lui donner le rôle principal, c’est sans contredit pour signifier sa présence, crier haut et fort que le théâtre ne peut avoir lieu sans lui et lui permettre d’échapper, pour un court instant, aux codes du divertissement qui l’annulent, le rendent passif, voire carrément absent. Car cette échappée, peut-être infime, minuscule, n’en constitue pas moins un pas de plus vers sa propre liberté. »
— Olivier Choinière. Entrevue réalisée par le FTA

Au printemps 2014, Olivier Choinière a interrogé quatre immigrants issus de pays différents. Il ne leur a pas demandé de parler de leurs pays d’origine, mais plutôt de partager leur vision, leurs impressions sur leur pays d’accueil. Au-delà de la formule convenue du témoignage, il s’agissait donc de les engager dans une réflexion sur le Québec contemporain et de recueillir des anecdotes, des faits vécus, des points de vue où les malentendus culturels, sociaux et langagiers jouaient un rôle.

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Crédit : Jean-Claude Coulbois

Par la suite, Olivier Choinière a organisé à l’automne 2014 un atelier animé avec les comédiens Mani Soleymanlou et Mireille Tawfik qui font partie de la pièce. Cette fois, les participants ont été invités à bouger pour explorer les questions de la présence, du rythme et du geste en théâtre.

Parmi la vingtaine d’immigrants qui ont participé à cet atelier, huit font partie du spectacle Polyglotte. Le processus de création de la pièce s’est fait avec eux, avec les propos qu’ils ont tenus, avec leur énergie particulière d’acteurs non professionnels, mais aussi avec les difficultés de communication et de planification qui ont été rencontrées. Il a fallu faire un spectacle qui s’adapte à leur situation particulière, à leur maîtrise de la langue française, à leurs horaires et à leur disponibilité. « Ce qui a été confrontant aussi,  explique Olivier Choinière, c’est que mon désir de faire cette pièce était nourri d’un sentiment de révolte alors que les participants étaient au contraire dans une démarche d’intégration et d’admiration envers leur pays d’accueil. » Toutes ces questions ont participé à l’élaboration de la pièce au fil des mois.

 

FAIRE DU THÉÂTRE CONTRE LE THÉÂTRE

L’autre particularité de Polyglotte, c’est que la pièce utilise la langue pour renverser la façon dont nous nous représentons nous-mêmes. Olivier Choinière et Alexia Bürger ont décidé de travailler à partir de cours de conversation anglaise et française datant des années 1960 : vingt microsillons, une quarantaine de leçons composées de phrases sur un nombre ahurissant de sujets, répétées dans les deux langues avec différentes intonations. Lorsqu’ils ont écouté pour la première fois cette avalanche de phrases destinées aux nouveaux arrivants, Olivier et Alexia ont trouvé qu’elle avait quelque chose de totalement désincarné, mais aussi quelque chose d’autoritaire qui orientait pernicieusement les immigrants dans leur rapport au pays.

Olivier Choinière a eu l’idée d’inverser la situation dans Polyglotte : des immigrants, armés de ces phrases, jouent le rôle des locaux qui guident les spectateurs vers la citoyenneté canadienne. En les utilisant dans un autre contexte et en les montant ensemble, ces phrases remettent en cause nos lieux communs collectifs pour porter un regard actuel sur le pays réel, sur le territoire.

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Crédit: Olivier Choinière

 

À noter : le projet bénéficie d’un soutien financier du Programme montréalais d’action culturelle de la Ville de Montréal.

 


 EN SAVOIR PLUS

 

>> Olivier Choinière explique sa démarche dans une entrevue disponible sur le site du FTA. Vous pouvez aussi visionner la vidéo de La Fabrique culturelle, ou consulter la critique du spectacle faite par Nathalie  parue dans La Presse.

>>L’ACTIVITÉ Répétitive Grandement Grandement Libératrice, appelée ARGGL par les initiés, est une technique de jeu qui consiste à répéter inlassablement la même action avec vivacité et énergie jusqu’à l’épuisement, dans le but d’atteindre le râle libérateur. Fondée en 2000, L’ACTIVITÉ est née d’un questionnement sur tout ce qui touche la représentation, particulièrement la place qu’occupe le spectateur à l’intérieur du spectacle.

>> Découvrez notre dossier spécial sur la place faite à la médiation culturelle dans la programmation du FTA.

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