Super Boat People



VUES DE L’INTÉRIEUR : Le 30 mars 2026, nous avons rencontré Rémy Chhem, cofondateur du collectif Super Boat People afin qu’il nous parle de cet organisme inspirant.
 

Montréal – Médiation culturelle : Merci Rémy d’être là pour nous permettre de découvrir Super Boat People. D’abord, qu’est-ce que c’est Super Boat People ? 

Rémy Chhem : Super Boat People, c’est un collectif créé en 2022 qui, à la base, repose sur ma proche collaboratrice Marie-Ève Samson, et un groupe d’amis d’origine cambodgienne, laotienne et vietnamienne, principalement de deuxième génération. On vient des trois communautés qui ont vécu au milieu des années 1970 le grand exil causé par la guerre du Vietnam, la guerre civile au Laos et le génocide cambodgien. Nous sommes pour la plupart les enfants de personnes qui sont arrivées à Montréal par grandes vagues à cette époque-là, souvent en compagnie de leurs propres parents. 

On s’appelle Super Boat People pour montrer le nouvel élan qu’on souhaite donner à nos communautés, un côté plus jeune, avec une autre énergie. On a aussi la volonté de donner une image plus positive, moins misérabiliste ou victimisante, car on associe souvent l’expression « boat people », et les réfugiés d’Asie du Sud-Est en général, à la guerre et à l’exil. L’idée de Super Boat People, c’est d’amener des narratifs plus diversifiés par rapport à nos communautés et à nos vécus. 

Notre mission repose sur cinq objectifs : la réappropriation de nos histoires, la (re)connexion avec la culture d’origine et la communauté, une représentation juste, la solidarité avec les autres communautés immigrantes, réfugiées et demandeuses d’asile, et le soutien aux artistes. On est un laboratoire d’idées ancré dans la communauté, qui mise sur l’intergénérationnel et l’expérimentation.

Notre approche s’appuie sur la création d’espaces sécurisants, et surtout sans jugement. Les gens arrivent là où ils en sont, que ça soit au niveau de la culture, de leurs connaissances, des pratiques ou des savoirs. Pour chaque activité ou projet, on les accueille et les accompagne là où ils veulent bien aller dans la découverte ou la redécouverte. On reprend beaucoup de principes de l’éducation populaire, ce qui nous distingue de plusieurs organismes de nos communautés. Les gens l’apprécient, c’est rafraîchissant pour eux. 

MTL-MC : Pourquoi les projets de Super Boat People sont importants ? 

Rémy : À nos tous débuts, pour l’ensemble des fondateurs, il y a un constat en commun : la première génération est vieillissante en même temps que la deuxième génération a un regain d’intérêt pour sa culture d’origine. Au niveau de la première génération, il y a toujours eu de l’inquiétude à ne pas voir la culture d’origine être passée d’une génération à l’autre, que ce soit au niveau de la langue, de la cuisine ou des histoires personnelles. 

Beaucoup de ces personnes sont arrivées à Montréal avec des expériences de persécution, de perte de proches, à relativement grande échelle parfois. Une fois ici, c’était la course à la survivance. Les gens travaillaient beaucoup, développaient des manières de faire toujours ancrées dans l’instant, dans le travail, la pression, la performance. Lorsque tout le temps est pris pour se refaire une vie et répondre aux besoins du quotidien, c’est difficile de trouver le temps de parler avec son enfant dans un cadre bienveillant, et même de réfléchir sur soi-même.  

Aujourd’hui, on est arrivé à un point tournant au niveau des générations. Avec Super Boat People, c’est là qu’on a voulu intervenir. Chez plusieurs jeunes, on a senti une volonté de mieux comprendre son identité, de se rapprocher davantage de sa famille ou des gens significatifs de la communauté. C’est pourquoi on agit comme un carrefour ou un pont pour ces deux générations-là, de différentes façons, selon les projets. 

MTL-MC : En quoi la médiation culturelle est pertinente dans l’approche de Super Boat People, notamment au niveau de la rencontre intergénérationnelle ? 

Rémy : En même temps qu’on a compris l’importance de la transmission des histoires, on a compris qu’il y avait des barrières à cette transmission, en contexte familial particulièrement. Alors, on s’est dit qu’on allait faire des projets à l’échelle des familles et des individus, des projets par et pour les individus et les familles. C’est notre cadre.  Ainsi, des personnes de la communauté initient un projet pour les gens de la communauté, pour répondre à des besoins très spécifiques de la communauté. Il y a un ancrage très local, et de proximité. Cela permet d’établir une confiance, essentielle avant tout, car on sait en amont comment les choses sont vécues. Tout ça permet d’avancer ensemble plus facilement. 

Parmi nos projets, Ce qui nous traverse : ateliers d’histoire familiale est la meilleure incarnation de l’importance de la médiation culturelle. Il s’agit d’une série de dix ateliers pour une cohorte d’environ quinze personnes d’origine cambodgienne, laotienne, vietnamienne de tous âges qui initient une démarche de documentation de leur passé familial à travers l’histoire orale et les arts. Dans la première partie, on accompagne la cohorte pour qu’elle fasse une entrevue d’histoire de vie avec un proche, avec tous les défis que cela soulève. La deuxième partie des rencontres se déroulent avec une variété d’artistes qui initient les participantes et participants à une variété de médiums. L’art est super important parce qu’il permet de parler de choses, de communiquer des paroles, des émotions autrement que strictement à travers l’écrit ou l’oral. Dans un projet comme celui-là, ça amène un peu d’air et d’inspiration aux démarches des personnes qui suivent les ateliers. C’est pourquoi la combinaison avec les artistes est hyper importante. 

De manière générale, Marie-Ève Samson, Eva-Loan Ponton-Pham et moi, on est là pour guider, servir les projets. On se voit comme des facilitateurs. Notre mode de travail itératif et d’amélioration continue nous permet, d’année en année, d’accumuler de nouveaux apprentissages qui s’incarnent dans nos stratégies de médiation culturelle. 

MTL-MC : Pourquoi travailler en cocréation ? Qu’est-ce que ça apporte ? 

Rémy : Dans le collectif, on est plusieurs. On vient du communautaire, de la recherche, de l’enseignement, du documentaire, des arts, des médias, et on fonctionne comme un laboratoire. On ne veut jamais faire les choses de la même façon (rires). On a une manière très ouverte de réfléchir nos projets, nos activités. On laisse entrer un peu tout et rien. Si quelqu’un nous demande un jour « Tu peux faire ça ? », on va accepter puis on va essayer de travailler autour. Accumuler plein de petites expériences nous permet d’aller dans différentes directions, d’essayer des nouvelles choses, de travailler avec divers publics et partenaires, de comprendre ce qu’on aime faire ou ce qui nous touche. C’est pourquoi travailler en cocréation, pour nous, c’est s’alimenter l’un de l’autre, et aussi donner de la place à la surprise, à l’inattendu et à l’expérimentation. 

Dans le contexte du projet Ce qui nous traverse, mettre autour de la table du monde en sciences sociales, des artistes et des citoyens, qui sont maîtres de leur propre expérience et de leur propre subjectivité, ça permet d’avoir des résultats très proches de ce que chacune des personnes souhaite. Il y a beaucoup d’écoute, beaucoup de portes d’entrée, beaucoup de manières de raconter son histoire, alors les gens sont bien outillés. 

Par exemple, les séances avec les artistes sont très interactives. Pour chaque médium proposé, on part de ce que les gens ont envie de dire. Ensuite ils font différents exercices au fil de l’atelier. Ça permet de tester des concepts, des idées, puis de commencer à les mettre en forme. Briser la glace, voir ce qu’on aime, se mettre en public, c’est super important pour les participantes et participants qui sont pour la plupart des novices. Aussi, que le processus soit fait dans la durée, apporte une continuité.

MTL-MC : Faites-vous face à des difficultés, des tabous, des enjeux ? 

Rémy : Interagir avec la première génération, c’est tout le temps un défi. Ce sont des gens qui ont une manière différente de penser, des manières d’être qui sont différentes aussi. Développer des projets avec eux demande toujours plus de temps, plus de communication. Il y a toute une série d’étapes pour entrer en relation. On doit trouver le chemin pour savoir comment se parler, comprendre les intérêts de chacun, comprendre mutuellement comment on fonctionne. Mais depuis le début, ce qu’on fait contribue à un rapprochement entre les générations. C’est un défi, mais ça va bien aussi. On a pris notre place. 

Un autre aspect complexe, c’est la question du partage, de la mise en public d’histoires plus intimes, car ça peut parfois ramener à des moments difficiles ou tragiques. On pense que les premières générations ne doivent pas nécessairement tout partager. Pour nous, c’est d’initier le questionnement qui est important : « Est-ce que j’ai envie de partager cette histoire à mon enfant ou a mon proche ? ». Tout le monde doit trouver sa zone de confort entre ce qu’il a envie de transmettre ou non. 

Enfin, on a des enjeux classiques de gestion d’organismes communautaires au niveau du financement et du soutien en général, comme pour tout organisme à l’heure actuelle. On est un organisme très niché, mais comme d’autres petits organismes, je pense qu’on fait un excellent travail au niveau de notre micro-communauté. Quelle place ou quel soutien y a-t-il pour ce type d’organismes ? Y aurait-il moyen de développer un programme spécifique à ces contextes ? Cela dit, notre but n’est pas de trop professionnaliser Super Boat People. Le collectif est notre passion, une activité que nous exerçons en plus de nos activités courantes. L’idée du collectif, c’est d’être un laboratoire vivant, qui va se régénérer ou se transmettre continuellement.

MTL-MC : En terminant, ce dont Super Boat People est le plus fier ? 

Rémy: C’est vraiment l’exposition présentée en 2025 au Kiosque du MEM, intitulée Plus que des bons réfugiés ! 50 ans de présence cambodgienne, laotienne et vietnamienne à Montréal. 1975 marque le début de la grande traversée et de l’exil de nos communautés, mais aussi le début de leur présence à Montréal.

Nous, on a voulu parler de cette présence-là, poser la question : qu’est-ce qu’on a fait après 1975 jusqu’à aujourd’hui ? C’est pourquoi le point zéro de l’exposition est le moment où on est accueilli puis qu’on s’intègre. On a réussi à réunir plein d’informations sur ce que les communautés ont fait à Montréal depuis ces 50 dernières années. Ça va dans tous les sens et c’était intentionnel, pour montrer une abondance et une diversité de perspectives et de contributions. 

« Ah ! Vous avez réussi à résumer ma vie ! À résumer notre vie comme communauté depuis ces 50 dernières années ! »

« Je ne pensais pas voir ça, un portrait de nos communautés aussi vivant, aussi respectueux, dans un musée comme le MEM. » 

Au niveau des communautés, ça a eu un impact important. Des vieux (on dit comme ça en cambodgien !) nous disaient merci. Ils ont beaucoup aimé que des jeunes de deuxième génération prennent le temps et l’énergie nécessaires pour faire cet hommage. Ça leur a donné confiance. Ils ont vu qu’il existait des organismes plus jeunes, capables de parler de manière informée, avec des approches adaptées aux communautés, à leur façon de se rassembler et de communiquer à propos de notre belle grande histoire.

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Des projets de Super Boat People ont bénéficié du soutien financier de la Ville de Montréal et du ministère de la Culture et des Communications dans le cadre de l’Entente sur le développement culturel de Montréal.

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crédits photo : Super Boat People, Laurence Ly, Steven Peng-Seng
propos recueillis par Sylvaine Chassay